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Liban – de la taxe sur WhatsApp au plus gros mouvement de contestation du pays.

En annonçant que l’application d’appel gratuit allait être taxée, le gouvernement ne se doutait pas qu’il allait déclencher l’une des plus grosses manifestations du pays, révélant ainsi une colère plus profonde chez la population.

Depuis cinq jours et malgré l’annonce de réformes, le peuple libanais est dans la rue afin d’ exprimer sa colère contre la classe politique, accusée d’être corrompue et d’avoir laissé couler le pays. Les manifestations ont débuté après l’annonce par le gouvernement jeudi, de la taxation de 20 centimes de dollars (soit 18 centimes d’euros) sur les appels effectués par les Libanais, via des services gratuits comme WhatsApp ou Viber. Aux fins de renflouer les caisses de l’Etat.

Des centaines de Libanais sont alors descendus dans les rues afin de protester, obligeant ainsi le gouvernement à faire marche arrière et à annuler le soir même cette décision. Retrait tardif : un mouvement de protestation sans précédent est lancé. De nombreux facteurs antérieurs expliquent pourquoi cette mesure en apparence presque insignifiante pour nous en France, a été l’étincelle qui a embrasé tout le pays du cèdre.

Erreur de timing et décalage complet

Le lundi, une centaine d’incendies se sont déclarés dans tout le Liban. Incontrôlables jusqu’au mardi soir, ils ont réduit en cendres de nombreux hectares de forêts. La population a ainsi constaté l’incapacité de l’Etat à gérer une catastrophe naturelle à cause d’une mauvaise maintenance, d’un manque de financement, d’infrastructures et de personnel. C’est donc à un peuple déjà choqué par ces événements et en colère, que le gouvernement annonce un jour plus tard la controversée taxe WhatsApp.

WhatsApp premier outil de communication au Liban

« Au Liban, tout le monde l’utilise, du chômeur au chef politique », explique Raphaël Gourrada, docteur en sciences politiques à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). » L’application est également un moyen de communiquer à l’international, sachant qu’une partie de la population libanaise a émigré à l’étranger. Comme beaucoup de services au Liban, les forfaits mobiles coûtent déjà très cher et taxer en plus de 20 centimes cette application gratuite, cela représente beaucoup pour certains ». Le spécialiste du Liban précise que dans ce pays où le chômage touche un grand nombre de jeunes, il n’est pas rare de cumuler trois emplois pour tout juste s’en sortir. « Le fait que le gouvernement fasse cette annonce en pensant que cette solution allait passer, montre le décalage complet et le gouffre entre la population et les élites. » La taxe WhatsApp est donc rapidement devenue un symbole.

« Une arrogance insoutenable »

« C’était la provocation de trop », explique le politologue franco-libanais Ziad Majed. « Toute la classe politique est accusée par une grande partie des Libanais de corruption et de mauvaise gestion des affaires publiques, du budget et de l’argent de l’Etat. Cet Etat est en train de faire faillite à cause de la corruption de ses responsables et de l’accumulation de leurs mauvais choix économiques. Et au lieu de faire des réformes et d’envisager des mesures sérieuses, il ne cherche qu’à imposer plus d’impôts. C’était pour beaucoup une arrogance insoutenable.« 

Une première pour le Liban.

« Cette taxe a été vue comme un moyen du gouvernement de faire payer toute la population à la place des élites dirigeantes qui s’enrichissent », complète Raphaël Gourrada. C’est ainsi qu’en impactant l’ensemble des Libanais, la taxe WhatsApp est devenue l’élément déclencheur d’un mouvement de contestation global. Une première pour ce pays.

« Toutes les classes sociales, toutes les générations et toutes les communautés religieuses de toutes les régions sont mobilisées. C’est inédit ! », s’enthousiasme Jamil Mouawad. Même en 2015, lors de la crise des déchets, l’expert ne se souvient pas d’une telle unité. Rien à voir non plus avec la manifestation de 2005 contre la présence de l’armée syrienne dans le pays, récupérée à des fins politiques par le parti Hariri. « Cette mobilisation n’a pas de leader politique puisqu’elle est contre tous les leaders ! », analyse Ziad Majed.

Un ennemi commun, mais des revendications variées et très nombreuses. « La crise de la gestion des déchets était déjà un indicateur que les gens sont extrêmement en colère », précise Ziad Majed. « Il y a la question des coupures d’électricité, qui depuis de très longues années absorbe une partie du budget sans trouver de solution. Il y a l’enrichissement de certaines familles politiques qui en plus, monopolisent la représentation d’une génération à l’autre, sans renouvellement au niveau des élites et sans possibilité de voir les choses changer. Il y a des lois de discrimination contre les femmes, des lois par rapport aux questions des droits des étudiants, la crise des réfugiés et le racisme décomplexé contre ces derniers… « 
Cette diversité fait à la fois la force et la fragilité du mouvement, qui selon Jamil Mouawad ne devra pas se disperser pour perdurer.

Le gouvernement annonce des reformes pour tenter de calmer la colère des rues

Aux prises avec une mobilisation populaire sans précédent, le gouvernement libanais a adopté lundi une série de réformes longtemps bloquées. Néanmoins, les manifestants ont continué de crier leur colère en réaction à une classe politique accusée d’avoir laissé couler le pays.

À l’issue d’un conseil des ministres extraordinaire, le premier ministre Saad Hariri a annoncé devant la presse l’adoption, par la coalition gouvernementale qu’il dirige, de mesures essentielles et nécessaires. Il a notamment promis « un budget 2020 sans impôts supplémentaires pour la population », une baisse de 50 % des salaires du président et des ex-présidents, ministres et députés, ainsi que de nouvelles taxes sur les banques.

M. Hariri a aussi assuré qu’il soutenait la demande des manifestants pour des élections anticipées. « Votre voix est entendue, et si vous réclamez des élections anticipées, […] moi, Saad Hariri, je suis personnellement avec vous ». Les dernières législatives ont eu lieu en mai 2018.

« De la poudre aux yeux »

Retransmises en direct par des haut-parleurs installés sur les lieux des rassemblements géants du centre-ville de Beyrouth, les annonces de M. Hariri n’ont apparemment pas convaincu : elles ont été accueillies par les dizaines de milliers de manifestants aux cris des « révolution, révolution » et « le peuple veut la chute du régime », les slogans phares de la contestation. S’adressant à la foule rassemblée dans les rues pour une cinquième journée consécutive, le premier ministre a fait profil bas. Ces décisions n’ont pas été prises pour vous demander de cesser de manifester ou d’exprimer votre colère, a-t-il dit, ajoutant : « C’est vous qui déciderez de le faire; personne ne vous impose de délai ».

« Vous êtes la boussole; c’est vous qui avez fait bouger le conseil des ministres, c’est votre mouvement qui a conduit aux décisions » , a encore assuré M. Hariri. Mais les appels au départ de toute la classe politique, jugée corrompue et incompétente sans exception, continuait lundi soir de faire l’unanimité : « Tous, cela veut dire tous! »

« Il est difficile d’éteindre le volcan avec des solutions de dernière minute », a indiqué Imad Salamey, professeur de sciences politiques à l’Université libanaise américaine de Beyrouth, interrogé lundi par l’Agence France-Presse avant l’annonce du plan.

Liban, pays paralysé.

L’objectif de M. Hariri, selon la presse libanaise, était de susciter un « choc » en promettant la mise en œuvre de réformes rendues impossibles par les divisions et les bisbilles politiciennes. Pendant ce temps, le quotidien a continué de se dégrader pour les Libanais, toujours aux prises avec d’incessantes coupures d’eau et d’électricité 30 ans après la fin de la guerre civile (1975-1990). Plus du quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, rapporte la Banque mondiale.

Lundi matin, des manifestants ont bloqué de nombreuses routes partout au pays pour empêcher les employés d’aller au travail, tandis que les appels à descendre dans la rue se multipliaient sur les réseaux sociaux.
Banques, universités et écoles sont restées fermées, paralysant de nouveau le pays.
Dimanche, jour de repos, ils étaient des centaines de milliers dans les rues de tout le pays, du sud (à majorité chiite) aux villes chrétiennes ou druzes de l’est. Dans une ambiance festive, les manifestants s’en sont pris directement à des leaders longtemps craints et respectés. Fait extraordinaire, ces slogans parfois insultants ont été scandés au cœur même de leurs fiefs.

Président du Parlement depuis près de 30 ans, le dirigeant chiite Nabih Berri a ainsi été fustigé pour s’être accroché depuis si longtemps au pouvoir. « Qu’y avait-il avant Nabih Berri? Adam et Ève », pouvait-on lire sur une pancarte brandie dans la capitale.

M. Hariri avait menacé vendredi de manière voilée de démissionner en cas de rejet de son plan, mais selon la presse libanaise, Paris et Washington sont montés au créneau pour l’en dissuader.

©Darius Fawkes pour WPA – TVPC et Journalisme 2.0 – le 21 octobre 2019 à 23:33
Source: AFP, PHOTO : REUTERS / MOHAMED AZAKIR
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