Journal de bord d’un réanimateur: « se raccrocher aux premiers patients qui sortent »

Praticien dans un hôpital de la région parisienne, en première ligne pour traiter la déferlante de malades du coronavirus, un anesthésiste-réanimateur livre tous les jours pour l’AFP, sous couvert d’anonymat, le résumé de sa journée en pleine crise sanitaire.

– Vendredi 27 mars –

« Il y a des décès et il va y en avoir beaucoup dans les jours à venir. C’est très difficile. Ça nous fait très peur. Mais nous préférons nous rappeler les premiers patients qui commencent à sortir de notre service. Sinon, on ne va pas y arriver…

Aujourd’hui encore, de nouveaux scenarii sont imaginés pour tenter d’ouvrir encore et encore plus de lits de réanimation. On parle de devoir créer 1.000 lits de réanimation supplémentaires en Ile-de-France. Je ne vois pas comment c’est possible, mais si certains l’ont imaginé, c’est que ça doit être faisable.

Des patients n’accèdent plus à la réanimation, alors qu’il y a encore quelques semaines la question ne se serait pas posée.

Il n’y a pas de critères pour trier les patients, heureusement. C’est au cas par cas. On analyse les choses et on essaie d’être le plus « éthique » possible.

Nous n’avons aucune donnée scientifique pour l’instant sur lesquelles appuyer le raisonnement, donc on réfléchit avec ce que l’on connaît sur des données générales en réanimation. Il faut faire avec l’incertitude.

Hier, j’ai appris la mort de Julie, 16 ans, plus jeune victime du Covid-19 en France. Son décès est profondément choquant. Personne ne pourra jamais accepter, dans la communauté médicale ou dans la société, qu’une adolescente de 16 ans décède.

Malheureusement, ces tragédies font aussi partie de notre quotidien. Covid-19 ou pas. Fort heureusement, ce n’est pas fréquent. C’est toujours un drame pour les familles et également les équipes soignantes qui s’en occupent. C’est la part la plus inacceptable de notre travail.

Il y a des patients jeunes dans notre réanimation. On fait au mieux, le maximum, jour et nuit, pour les sauver. Il n’y a pas de modification de notre attitude suite à cette tragédie. C’est notre métier. On le fait aussi bien que nous pouvons…

Les équipes restent soudées, pour l’instant en tout cas. Les soignants fatiguent mais s’ils travaillent à l’hôpital public, avec toutes les difficultés mises sur le devant de la scène ces derniers mois, c’est précisément parce qu’ils sont dévoués et prêts à faire des sacrifices personnels et professionnels. Il faut leur rendre hommage.

Le confinement vient d’être prolongé jusqu’au 15 avril. Ici, nous n’avons pas d’avis sur ces questions. Ce n’est pas notre travail. Nous ne sommes pas épidémiologistes, pour la plupart d’entre nous. Nous souhaitons juste que le moins de gens possible soient atteints…

Je le redis: nous sommes déjà dans un scénario catastrophe. »

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