Si la rue gagne en Biélorussie, la Russie interviendra militairement


C’est une des issues possibles à la crise qui frappe la Biélorussie. La Russie ne peut pas se permettre qu’un pays aussi proche et aussi stratégique que la Biélorussie échappe à sa sphère d’influence. L’intervention militaire ou paramilitaire de la Russie devient alors une certitude.

La victoire écrasante d’Alexandre Loukachenko au terme d’une élection présidentielle marquée par la censure des candidats d’opposition et la fraude électorale a suscité une vague de protestation à Minsk et dans la plupart des grandes villes de Biélorussie. Le mouvement, inédit dans un pays où Loukachenko règne en despote depuis vingt-six ans, prend une tournure révolutionnaire et se heurte à une violente répression. Que dire alors de ces foules échauffées par vingt-six ans d’un long sommeil qui prennent la rue pour abolir le pouvoir du Batko, le petit père de la nation ?

Maïdan 2.0

De nombreux commentateurs ont relevé des similitudes entre les manifestations actuelles en Biélorussie et l’insurrection de Maïdan en Ukraine. En 2014, celle-ci avait entrainé la fuite du président ukrainien Viktor Ianoukovitch dont la sujétion aux décisions du Kremlin insupportait la partie libérale et occidentaliste de la population. Nous pensons, cependant, que cette comparaison est erronée.

D’abord, les foules en colère qui défilent dans les rues de Minsk n’en veulent pas à la Russie mais à Loukachenko personnellement qui, par ailleurs, a multiplié pendant sa campagne les marques d’hostilité à l’égard de Moscou. Notons que dans le même temps, il a soigneusement écarté de la campagne (comprendre : emprisonné) tous les candidats pro-russes de sorte à bénéficier, faute de mieux, du soutien du Kremlin. C’est pourquoi Moscou, en dépit des nombreux contentieux qui émaillent sa relation avec Minsk, n’a aucun intérêt à ce que Loukachenko soit destitué.

La Biélorussie entre Moscou et Washington et Pékin

Pour comprendre les manifestations biélorusses, il faut comprendre que la Biélorussie est un État vassal du fait de sa situation – à la confluence des sphères russe et occidentale –, de son économie profondément dépendante des avantages commerciaux accordés par Moscou (produits énergétiques à bas coût) et de son appareil sécuritaire hérité de l’Union Soviétique. En tant que tel, la Biélorussie n’est pas souveraine car ses choix lui sont dictés par des parrains étrangers, russes majoritairement. Au cours des dernières années, cependant, le Président Loukachenko a cherché à prendre ses distances vis-à-vis de Moscou et effectué un pas majeur à cet égard en accueillant pour la première fois en mai une livraison de pétrole en provenance des États-Unis. Quelques mois plus tôt, le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo s’était rendu à Minsk en grande pompe et avait déclaré que l’heure de l’indépendance énergétique biélorusse avait sonné.

Dernièrement, un nouvel acteur a fait son entrée dans les affaires de la république : la Chine. Pékin, qui est le troisième partenaire commercial de la Biélorussie et qui vient d’y implanter une zone économique spéciale, le parc industriel Great Stone dans la banlieue de Minsk, ne cache pas son ambition de faire de la Biélorussie son avant-poste pour la conquête des marchés balte et scandinave. Comme la stabilité du pouvoir est primordiale pour garantir la santé des affaires, la Chine est soupçonnée de fournir au régime de Loukachenko ses méthodes de contrôle et de censure : technologies de régulation d’Internet, firewall notamment, qui limitent ou bloquent l’accès aux sites et moteurs de recherche étrangers. D’ailleurs, aux heures cruciales où les biélorusses se rendaient aux urnes, dimanche 9 août, le régime affolé par l’éventualité d’une révolution de couleur a tout simplement coupé Internet sur les bons conseils de spin doctors chinois dépêchés par Pékin au chevet du Batko en difficulté.

Mais à trop vouloir diversifier ses alliances, Loukachenko se retrouve seul. En passant commande du pétrole américain, il a mis en danger le cœur-même de sa relation avec Moscou et commis une faute irréparable aux yeux du Kremlin. En suivant la piste de l’autocratisme chinois, il s’est aliéné Washington qui a pris le parti de sa principale opposante, Svetlana Tsikhanovskaïa. En réprimant les manifestations à coup de matraques et d’armes à feu, Loukachenko est devenu toxique aux yeux de l’Union Européenne qui, en dépit de ses divisions, a annoncé travailler d’un seul homme à l’élaboration de sanctions contre les principaux responsables du régime biélorusse.

Le Batko sur la sellette

Plus gravement encore, Loukachenko s’est détourné du peuple qui aspire à la paix, au confort et à la démocratie. D’après les sondages indépendants, sa popularité réelle se situerait autour de 10%, très loin des prétentieux 80% qu’il prétend avoir obtenu à l’issue d’une mascarade électorale.

Son impopularité est multifactorielle ; elle provient d’une dégradation constante du niveau de vie au cours de la décennie écoulée, de la glorification par le régime d’une Biélorussie rurale au détriment des jeunes populations urbaines, de l’arbitraire d’un État policier et, plus récemment, d’une gestion désastreuse de la crise du COVID-19. Honni à l’intérieur et isolé à l’extérieur, Loukachenko est plus fragile que jamais. Pris au piège, il ordonne désormais à ses policiers de tirer sur les manifestants à balles réelles, ce qui a déjà causé la mort de plusieurs personnes.

La colère est montée et elle ne redescendra pas, du moins pas tout de suite. Les travailleurs des entreprises d’État, à présent, se mettent en grève et menacent de paralyser la production nationale. A Minsk, on fait état de nombreuses démissions de responsables de la sécurité, y compris au sein de l’administration présidentielle. Le Ministre de l’Intérieur lui-même a présenté ses excuses aux victimes de la répression policière, symptôme d’un gouvernement confus et déchiré.

Tristes augures

Au vu de la situation et des faits exposés ci-dessus, nous voyons trois issues possibles à la crise qui frappe la Biélorussie. Dans le premier cas de figure, le Président Loukachenko s’en remet entièrement aux méthodes de la répression : il envoie les troupes spéciales du Ministère de l’Intérieur (OMON) au contact des manifestants, instaure la loi martiale et fait basculer le pays dans un régime aigu de censure. L’appareil sécuritaire hypertrophié de l’État biélorusse, reliquat de l’Union Soviétique, lui permet d’étouffer la contestation.

Pour se prémunir du risque d’un putsch, il évince autour de lui les personnalités jugées proches des puissances étrangères (en juillet, par exemple, il a expressément congédié Leonid Anfimov, réputé pour ses liens étroits avec Moscou, qui dirigeait le Comité de contrôle de l’État).

Dans le deuxième cas de figure, le Président Loukachenko isolé et affaibli se tourne vers la Russie qui parvient à lui faire accepter un projet d’union. Le plan d’intégration russe-biélorusse est un projet de longue date défendu bec et ongles par plusieurs membres éminents de l’appareil sécuritaire russe.

Étape supplémentaire vers la réunion des peuples slaves, après l’annexion de la Crimée, l’intégration de la Biélorussie augmenterait considérablement le prestige politique de Vladimir Poutine.

Enfin, dans le dernier cas de figure, le régime de Loukachenko cède à la pression populaire et, dans le sillage de l’Ukraine, le pays emprunte la voie des révolutions de couleur. Or, la Russie ne peut pas se permettre qu’un pays aussi proche et aussi stratégique que la Biélorussie échappe à sa sphère d’influence. L’intervention militaire ou paramilitaire de la Russie devient alors une certitude.

L’histoire de la Biélorussie n’est pas simplement l’histoire d’un pays en crise, ni d’une population qui – à juste titre – se révolte. La Biélorussie est le reflet d’une recomposition des puissances, d’un pays qui oscille entre plusieurs pôles. Les manifestants de Minsk sont inconsciemment, indirectement, les forces du « grand jeu » qui fait et qui défait les empires. C’est pour cela que leur révolte est précieuse.


Par Noé Morin, spécialiste de la Russie, et Bryan Bille, expert en relations internationales pour l’AFP; publié par,

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